Coup de Projecteur
Coup de projecteur, parce que le cinéma se vit aussi à travers les regards de ceux qui l'animent... Les bénévoles braquent les projecteurs sur un film, un événement ou une actualité qui a retenu leur attention. Une invitation à découvrir leurs coups de cœur et leurs envies de partage.

LA VIE D'UNE FEMME, ou ce que l’Art fait à la vie
De Charline Bourgeois-Tacquet avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling
Charline Bourgeois-Tacquet ouvre son second film (après Les amours d’Anaïs) par un moment d’intimité pure : du sexe. Ces plans, très rapprochés, sur un visage féminin nous font bien comprendre (bien que le titre semblait assez évocateur) que l’attention sera soigneusement dédiée à Gabrielle, cheffe de service en chirurgie, jouée par Léa Drucker.
Une des idées intéressantes, bien que loin d’être novatrice, qu’installe la réalisatrice est sa propre présence de manière métaphorique, par un jeu de transfert. En effet, Frida (Mélanie Thierry) est une écrivaine, donc une artiste, permettant l’entrée dans ce récit (celui qu’elle crée et celui de Gabrielle) par la grande porte. Frida est en observation, dans l’objectif de nourrir son prochain roman.
Aux premiers abords, le geste de découper ce film en chapitres (la réalisatrice préférant le terme de « blocs ») fût critiqué. Mais cela renforce le lien entre ces deux artistes et leur travail, car l’une est l’alter-égo (titre d’un bloc) de l’autre. De plus, ce procédé crée des effets d’attentes comme c’est le cas du titrage « La fin d’un couple » ne désigne pas celui, ni ce, auquel on s’attend. Entre alors de l’invisible car quelque chose se joue, et se perd peut-être aussi, dans l’intervalle.
Or, une réplique m’a interpellé. Après que Frida ait remerciée Gabrielle pour ce qu’elle lui a concrètement apporté, elle ajoute, qu’en revanche, elle pense ne rien lui avoir apporté tant elle n’est qu’une « simple » artiste. C’est précisément cette idée qui m’intéresse aujourd’hui et ce pourquoi je voulais, entre autres, parler de ce film
Pour moi, partant de ce questionnement, le film interroge l’effet et la place de l’art dans la vie d’une femme. Alors, il y a là une certaine idée de confrontation : la science, objet le plus cartésien, rencontre l’art, idée abstraite et insaisissable. Mais encore, concernant les relations amoureuses, sujet de prédilection de la réalisatrice depuis son court-métrage Pauline asservie, l’hétérosexualité rencontre l’homosexualité.
En ce sens, le film défend que nous avons beaucoup à apprendre de « l’autre » et que ces relations, conceptuelles ou physiques, se nourrissent d’échanges bénéfiques.
Remettons alors les choses dans leur contexte avant d’aller plus loin. Le couple de Gabrielle bat de l’aile et cette dernière est au bord du burn-out professionnel tant elle doit tout gérer seule.
Ainsi, la mise en scène du film épouse cette idée de manière efficace, notamment dans la tension qui s’en dégage. J’ai particulièrement en tête le bloc 10 dans lequel l’échange houleux entre Gabrielle et son assistant Kamyar (Laurent Capelluto), en plein déménagement extérieur renvoie à celui qu’ils ont eu, en intérieur, au sein du cabinet. La réalisatrice s’attaque alors à la pression sociale que subissent les femmes qui ne désirent pas d’enfants ainsi que celle que représente le fait de porter sur ses seules épaules le travail de plusieurs personnes.
A l’inverse, certains moments relèvent de purs flottements et sont terriblement saisissants, comme c’est le cas de l’entièreté du cinquième bloc, quasi muet. Ce pouvoir peut aussi être restreint en un seul plan tel que l’envolée gracieuse dans sa composition mélangeant Frida statique, en amorce, avec l’eau mouvante de la montagne, en arrière-plan, quasi picturale.
Tout cela rejoint désormais le premier point abordé : l’art soigne quelque chose en nous. La reconstruction corporelle n’est pas uniquement celle des patients qu’opère Gabrielle, et son équipe réduite, mais elle touche aussi les personnages.
D’ailleurs, la fin du film met en scène un discours intéressant sur le thème de l’identité, concernant la notion de changement d’un même corps. Car c’est ce qu’a fait le film tout au long de ses 11 chapitres. Charline Bourgeois-Tacquet a écrit et a permis une évolution aux personnages, notamment à celui de Gabrielle, mais aussi aux autres.
C’est pourquoi, reprenant l’ouverture, le plan final est intéressant à mettre en parallèle avec celui qui ouvrait le film. Le sexe est, dans l’inconscient collectif, représenté comme l’osmose entre des êtres vivants. Or, ce couple va mal. C’est l’art qui les soigne et qui permet un certain lâcher prise à Gabrielle. Désormais, c’est en voyant ces deux corps s’éloigner de nous, dans un Turin sublime, que nous pouvons nous dire qu’ils sont, un minimum, heureux. Ainsi, l’art (et l’amour, ici synonyme) octroie une transfusion de vitalité et d’union chez cette femme, au sein de ce couple, à travers le film mais aussi, et je l’espère, dans la salle de cinéma.
Hugo P.
Backrooms
De Kane Parsons avec Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve
Backrooms est un film qui fait parler de lui. Véritable phénomène en salles, devant le plus grand succès commercial du studio de production A24, il part d’un postulat simple : dormant dans son magasin, un architecte, peu grandiose et fraîchement divorcé, découvre en son sous-sol un lieu méconnu, totalement étrange et unique en son genre.
Ainsi, Clark, et avec lui Kane Parsons, réalisateur de seulement 20 ans, nous permettent de plonger au cœur d’un univers gigantesque. Visuellement, le film accomplit un travail de perspective dantesque venant perturber le cerveau en jouant sur des échelles de tailles déstabilisantes. En effet, des lieux lambda de la vie quotidienne se mélangent désormais avec les couloirs labyrinthiques, proches de Shining, des backrooms.
C’est un film passionnant autour de la question de l’intériorité, des traumatismes et de l'inconscient qui invite à la réflexion sur nous-mêmes et sur nos peurs. Un réel sentiment d’angoisse constante est présent tout au long du film et, rien que pour cela, il faut venir le découvrir au cinéma.
Hugo P.

Un bénévole à Cannes
Tout cinéphile rêve d’aller à Cannes, tout chanceux finit par s’y rendre. À l’occasion de la 79ème édition du Festival de Cannes, Hugo, un de nos jeunes bénévoles projectionniste, y fût grâce à une accréditation de 3 jours.
Comment rendre compte de tant d’effervescence ? Le festival de Cannes est un des meilleurs endroits ou être en tant que passionné du médium cinématographique. On se lève tôt pour voir des films (dont on connaît à peine le synopsis), on réactualise sans cesse la billetterie (du matin au soir), on court entre deux salles pour ne pas louper sa séance d’après (plus vite que lors d’un marathon), etc.
Avant-premières mondiales, montées des marches, stars dans la rue et tout ce vernis extérieur aux salles est souvent mis en avant, mais quid des films ?
Cette année a été particulièrement riche en productions audiovisuelles. Parmi trois coups de cœur personnels, deux des films qui sortent du lot sont français. Effectivement, Notre salut (Emmanuel Marre) et L’inconnue (Arthur Harari) interpellent formellement et surprennent narrativement. L’un se concentre sur la période de guerre (surreprésentée lors de cette série) tandis que l’autre adapte une des bandes dessinées coécrite par le réalisateur lui-même et son frère. Par la grande porte rentrent la dénonciation de la et l’importance du mystérieux au cinéma.
Mais encore, une de nos fabuleuses actrices, Virginie Efira, a aussi joué pour une grosse tête du cinéma japonais : Ryosuke Hamaguchi. Film le plus long de la sélection, il est sûrement celui qui vaut le plus le détour pour tout public.
Finalement, Cannes passe d’un simple lieu à une véritable expérience. Se changeant en microcosme, Cannes nous enrichit collectivement avec tous ses films et échanges qu’ils suscitent mais aussi personnellement car c’est un immense terrain de rencontres professionnelles.
En espérant y retourner l’année prochaine, pour la 80ème.
Hugo P.
Romeria est un film réalisé par la cinéaste espagnole Carla Simón. Après son dernier long-métrage, Été 93, sorti en 2017, elle décide désormais de suivre une adolescente de 18 ans. En quête d’un document d’état civil, afin d’obtenir une bourse pour son école de cinéma, Marina (sorte d’alter-ego de la réalisatrice) est surtout en quête de sa propre identité. En effet, en tant qu’enfant adopté, ce pèlerinage dans la ville galicienne de Vigo est un moyen d’y trouver une partie méconnue de sa famille. Surtout à la recherche du souvenir de ses parents, tous deux décédés du sida. Le film mélange alors subtilement la petite histoire intime avec la grande de l’Espagne, celle d’une génération post-franquiste, en pleine mouvance Movida. En ce sens, il est convenable de parler de mémoire.
Ce nouveau, et troisième, long-métrage, d’une beauté flottante, propose une grande réflexion autobiographique et enfantine. Sa mise en scène, sensiblement sobre, reste pertinemment riche. Effectivement, le film mélange plusieurs strates et matériaux de réalité : caméscope de Marina tenu à la main, caméra de la réalisatrice, écrits du journal maternel, images du film, etc. Tout comme plusieurs temporalités : passé des parents, présent de Marina, etc. Ce procédé, grandement démultiplié, permet alors de montrer ce travail de quête, d’enquête dans laquelle la recherche érupte frontalement, et de manière grandiose, à travers les échanges verbaux.
À tout cela s’ajoutent aussi des questionnements philosophiques. En somme, Roméria est un film de mémoire, et de tout autant de sujets passionnants traités justement dont émerge une grande poésie.
Finalement, ce long pèlerinage souligne le poids des non-dits générationnels, le silence du passé refoulé dans la mer, dans les paysages et au sein des familles pour que plus jamais on ne les oublie. Démarche forte et résultat réussi, c’est désormais sa propre histoire que nous aimerions suivre, son journal intime. Passé en mains, ce qui importe dorénavant, c’est le présent dans lequel nous évoluons. Hugo P.


